«Si on ne modifie pas la législation, le procès du 22 mars sera ingérable» (F. Van Leeuw)

Avec sa nomination pour un second mandat à la tête du puissant parquet fédéral – elle sera officielle ce vendredi – la condamnation de Mehdi Nemmouche, et la diminution de la pression du terrorisme, c’est un boulevard qui s’offre au procureur Frédéric Van Leeuw.

L’homme semble métamorphosé. On l’avait connu plus fermé, un peu sur la défensive. Et c’est comme si un poids s’était envolé. C’est un procureur fédéral soulagé que l’on avait vu, le jour du verdict sur la culpabilité de Mehdi Nemmouche, arpenter la salle de presse de la cour d’assises de Bruxelles avec le sourire de celui qui sait que le plus dur est fait. Une demi-heure à deviser avec les journalistes, comme un répit après des mois de tension. Symbole d’une victoire, donc.

CV express Les phrases clés
CV express
  • 1973. Naissance à Anderlecht.
  • 1997. Débute comme avocat après des études à l’Université catholique de Bruxelles et à l’UCL.
  • 2000. Devient substitut du procureur du Roi de Bruxelles au parquet Jeunesse.
  • 2006. Il traite sa première affaire médiatique avec le dossier de l’assassinat du jeune Joe Van Holsbeeck.
  • 2014. Il devient procureur fédéral.
  • 29 mars 2019. Il est nommé pour un second mandat à la tête du parquet fédéral.

Avec sa nomination pour un second mandat à la tête du puissant parquet fédéral – elle sera officielle ce vendredi – la condamnation de Mehdi Nemmouche, et la diminution de la pression du terrorisme, c’est un boulevard qui s’offre au procureur Frédéric Van Leeuw. Le magistrat au bouc, fines lunettes et mèche qui grisonne a mangé son pain noir. Et a grandi en même temps que son office, passé de 22 à 32 magistrats en quatre ans. Pour L’Echo, depuis son bureau à la vue imprenable sur le palais de justice de Bruxelles, il fait le tour des grands dossiers, lance deux ou trois piques et entend bien peser sur les décisions politiques.

Le ciel qui tombe sur la tête

Frédéric Van Leeuw a été nommé procureur fédéral le 2 avril 2014. Six semaines plus tard survenait l’attentat du Musée juif, qui allait donner la couleur de son mandat. Son épilogue – la condamnation des deux accusés en début de mois – le «satisfait» et démontre, pour lui, «à quel point, dans notre pays, on sait traiter un dossier judiciaire de manière totalement démocratique, contrairement à ce que certains ont voulu faire croire».

Le reste de son mandat fut à l’avenant, marqué par la séquence terroriste qui a mené un petit pays, soudainement placé au centre de l’attention du monde, au bord de la crise de nerf. Frédéric Van Leeuw reconnaît les moments de dépit. «Le 13 novembre 2015, on est confronté au ciel qui nous tombe sur la tête: c’est quasiment ça. On se rend compte qu’il y a un gars connu chez nous pour un dossier classé sans suite. On n’a pas vu le coup arriver. Alors vous avez le monde entier, le Président français, qui vous montre du doigt, d’autres qui se sentent autorisés à faire des rapports très négatifs sur base d’informateurs pas très fiables, comme le comité P. Vous êtes dans une situation compliquée. Mais on s’est dit: ‘On va y arriver, on va le faire, on va se remettre en question et changer notre manière de travailler’. Au parquet fédéral, on fonctionne avec la culture de l’optimisme.»

«Le monde politique a pu découvrir que j’étais indépendant.»

«Quand on voit que les Français…»

Trois ans et demi plus tard, le tableau a bien changé. La menace terroriste a reflué et l’enquête sur les attentats de Paris et Bruxelles s’approche de la fin. Et la France s’apprête même à créer un parquet national antiterroriste, à l’image de son petit voisin du nord – «quand on voit que les Français nous montraient du doigt il y a quatre ans et nous prennent aujourd’hui pour modèle… on doit parfois être fiers de ce qu’on fait», sourit-il. Se pose donc la question de l’organisation du futur procès. Le procureur fédéral Van Leeuw avait déjà fait connaître ses opinions sur le sujet.

Il se fait plus précis. «Il serait judicieux de la part du législateur de mettre l’article 150 de la Constitution (qui établit l’existence de la cour d’assises, NDLR) dans la déclaration de révision de la Constitution sinon on aura un très, très gros problème pour organiser ce procès-là. Il y a plus de 10 personnes inculpées, des enquêtes très compliquées. Maintenir 24 jurés pendant plus de six mois – car ça risque de durer plus longtemps – c’est quasi impossible. Et il faut aussi compter l’impact émotionnel. Il faut savoir la voir, la souffrance des victimes. Si on ne modifie pas la législation sur la cour d’assises, le procès du 22 mars sera ingérable», dit-il.

Sport, dumping social, cybercrime, cocaïne

Le terrorisme, du moins sous la forme de commandos organisés, est en net reflux, avec la chute de Daech en Syrie. Ce qui offre une respiration au parquet fédéral. «Il nous reste à gérer le problème de la radicalisation, mais ce n’est pas que celui de la Justice. J’aime à dire que nous sommes des pompiers qui éteignons des incendies. Mais il faut aussi que l’herbe soit moins sèche et ne brûle pas», souffle-t-il, un message à l’adresse de l’État.

©Jelle Vermeersch

Le parquet fédéral reventile donc ses capacités et s’intéresse à d’autres thématiques qui ont fait du bruit, tout récemment. Ainsi, le monde du sport, le dumping social, le cybercrime, avec la création d’une «cyberunit» comprenant trois magistrats, ou encore la lutte contre le trafic de stupéfiants – un protocole a été signé avec le Brésil, la semaine dernière, au sujet des importations de cocaïne via le port d’Anvers.

Le procureur fédéral précise et appelle le monde politique et entrepreneurial à prendre conscience du problème posé. «Ce qui se passe à Anvers, mais aussi ailleurs, nous inquiète vraiment. Il faut une prise de conscience. Anvers ne doit pas être laissée seule pour résoudre ce problème national et international. La Justice a son rôle à jouer mais la problématique est plus ample. Il y a le rôle des douanes. Il est aussi urgent que le privé investisse. Le port d’Anvers, c’est, je crois, 6% du PIB belge. Il serait temps qu’ils investissent plus et que le monde politique s’en inquiète. La responsabilité est énorme car toute l’Europe est ainsi arrosée de cocaïne via nos ports.»

Mais s’il y a un bien un secteur où le parquet fédéral a fait parler de lui cette dernière année, c’est bien celui du sport professionnel. Son irruption dans ce monde s’est traduite par de spectaculaires dossiers comme le Footballgate, l’affaire des matchs de tennis truqués au retentissement international ou le dossier du super-agent Pini Zahavi et de son influence à Mouscron. «On a trouvé utile de s’intéresser à ce milieu car il y avait une demande de la plateforme nationale de lutte contre la fraude sportive. Et puis on est tombé sur un milieu qui était peu habitué à ce qu’on les embête…»

L’analyse est un peu la même en matière de fraude sociale. Van Leeuw prophétise: «Dans cinq ans, le parquet fédéral sera probablement bien moins populaire. Car, étant donné que la criminalité organisée investit de plus en plus dans l’économie réelle, s’y attaquer, c’est parfois toucher à l’économie réelle. S’attaquer au dumping social dans le secteur des transports (Jost, par exemple, NDLR), ce n’est pas très populaire. Tout le monde est content quand on arrête un terroriste mais quand on ouvre un dossier à propos d’un transporteur qui est par ailleurs un fleuron de l’économie belge, ça pose problème. C’est la même chose pour le football.»

Le Gomorra de Saviano

Il fait une pause et cite un classique. «Il y a un côté vicieux dans la lutte contre la criminalité organisée que le journaliste Roberto Saviano décrit dans son livre ‘Gomorra’: si l’Italie s’attaque vraiment à la mafia, elle met la Campanie au chômage. Le rôle de la Justice, et du parquet en particulier, est de ne pas se laisser influencer et de se poser en garant du vivre-ensemble. Accepter que les règles soient outrepassées par quelques-uns met en danger économique ceux qui respectent les principes. C’est comme cela que la corruption finit par se généraliser dans un pays.» Et sur Pini Zahavi? «Notre but est de nous intéresser à un secteur incapable de s’autoréguler. On a détecté de possibles infractions pénales. Pour le reste, je suis très prudent. Nous voulons vérifier si les règles ont été respectées.»

Alors que les élections se profilent, Van Leeuw se félicite des appels à réévaluer le budget de la Justice. Serait-il prêt à continuer à travailler avec le ministre Koen Geens? Il élude et botte en touche. «Cela n’a pas toujours été facile avec le monde politique mais j’ai beaucoup d’admiration pour ces gens qui travaillent énormément. La Belgique a été très mûre dans les décisions qu’elle a prises. Il n’y a pas eu d’État d’urgence on a pris le temps et fait preuve d’une grande maturité.» Pas comme la France?, questionne-t-on. Il sourit. «On a de gros défauts mais un système qui fait que l’on évite les mesures extrêmes. Et nous sommes un pays qui a la culture de l’indépendance du parquet. En tout cas, le monde politique a pu découvrir que j’étais indépendant.» Le procureur fédéral Van Leeuw ne se cache plus, on l’entendrait presque rugir.

Источник: Lecho.be

Источник: Corruptioner.life

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